Naissance : Contexte de création de l’art Internet

Cet art est indissociable de la technologie et du contexte socio-politique des années 90. Une grande influence des instances gouvernementales et commerciales marque la promotion de l’outil Internet. C’est pourquoi au départ, Internet est une technologie de communication et est utilisé premièrement à des fins commerciales et sociales. Avec l’amélioration croissante de sa technique, Internet devient un outil essentiel qui se démocratisa et se répandit dans toutes les sphères de la société. Par la suite, il est récupéré comme lieu de création.
En effet, un véritable engouement artistique se fait ressentir autour des médias de masse à l’époque. L’art sur Internet, n’y échappe pas et est l’un de ces phénomènes issus des nouvelles technologies.

Première génération d’artistes : Genèse du Net art

La première vague d’artistes s’intéressant à ce médium est issue des arts traditionnels : photo, peinture… Ces artistes « hors ligne » délaissent alors leurs outils traditionnels pour recourir aux nouveaux instruments que leur offrent le Net : logiciel graphique, html…

→ Parmi eux, on retrouve notamment Heath Bunting (G-B), Olia Lialina et Alexei Shulgin (Russie) ou Vuk Cosic (Slovénie).

Ces pionniers du Net Art peuvent être catégorisés selon deux types de motivations orientant leur travail. D’un côté, il y a ceux qui se servent d’Internet comme un outil de modification de modes de communication traditionnels. De l’autre, il y a les artistes concentrés sur le mode et l’esthétique propre à l’ordinateur et au langage informatique.

Un premier trait commun serait néanmoins le côté avant-gardiste et expérimental de la démarche de cette première génération. Et cela dans le sens où ils explorent les possibilités de cet art naissant et en tracent les contours.

Un exemple de forme d’expérimentation allant dans ce sens serait la propension de ces artistes à investir l’espace public (rappelons qu’Internet est vu comme un nouvel espace public à conquérir) et d’y faire place au jeu, à la subversion et à l’intervention artistique.

1994 : King’s cross phone In de Heath Bunting
http://www.irational.org/cybercafe/xrel.html

Bunting met en ligne une liste des numéros des cabines téléphoniques entourant la gare de King’s Cross. Il nous invite ensuite à les composer selon des modalités bien précises créant ainsi un événement dans cet espace public fréquenté de Londres.

Son originalité est de mettre en avant la dimension artistique de cette page Web en tant qu’elle est une plateforme de création, collaborative et internationale.

Un autre élément de définition de leur pratique artistique qu’on retrouve dans cet exemple est l’aspect ludique et participatif de l’œuvre, le détournement de formes pour en engendrer d’autres plus radicales

Ensemble, ces artistes forment un réseau spécialisé dans l’art des nouveaux médias et constituent une communauté qui se rencontre autant via le Net que dans leur vie professionnelle et sociale.
Ainsi c’est dans des lieux ou lors d’événements spécialisés dans l’art des nouvelles technologies qu’ils constituent un groupe d’initiés donnant ses armes à la pratique du Net Art.

Les lieux et évènements

Une rétrospective de l’histoire de l’art sur Internet serait incomplète si elle ne tenait pas en compte des lieux qui ont contribué à le faire connaître. Ceux-ci sont relativement rares et répartis un peu partout dans le monde avec une prédominance  en Europe et plus spécialement en Europe de l’Est.

Il s’agit de centres et d’événements spécialisés dans l’art technologique.

•    TO à Vienne,
•    C3 à Budapest,
•    Backspace à Londres
•    ZKM
•    La Waag Society
•    Walker Center
•    Postmatsers gallery

Parmi les festivals :

•    Next 5 Minutes
•    Ars Electronica  à Linz en Autriche
•    Cyber feminist International
•    Transmédiale à Berlin

 

Au milieu des années 1990, c’est via ces lieux d’échanges artistiques que sont les centres, les plateformes, les institutions et festivals largement ouverts au « new media art », que les artistes se rencontrent et se constituent en une sorte de communauté artistique. De ces échanges internationaux et de ce partage public d’idées et d’œuvres, pu naître le mouvement du Net Art.

La scène russe

Il y a une ouverture forte dans les pays de l’Est pour le nouveau média Internet et une création qui est là-bas influencée par trois facteurs :

•    Le rejet d’une scène artistique locale
•    L’adoption d’Internet en vue de communiquer avec l’étranger
•    Une riche histoire du cinéma d’avant-garde

Deux figures importantes de cette avant-garde russe sont Olia Lialina et Alexei Shulgin.
Ces artistes sont connus pour utiliser les propriétés du langage Internet et ses outils  dans leur processus créatif dirigé vers la critique de la culture traditionnelle. Ils construisent des œuvres Web sur des pages minimalistes ne comprenant que des éléments graphiques basiques, principalement du texte et utilisent les moyens propres d’Internet pour leur distribution et promotion.

1994, Hot Pictures de Alexei Shulgin.
http://sunsite.cs.msu.su/wwwart/hotpics/
L’artiste définit et conçoit ce site comme une « galerie de photos électroniques ». À une époque où la relation entre art et Internet n’étais pas évidente, il établit une véritable exposition en ligne. Il vise également à brouiller et mélanger les frontières entre les disciplines picturale, photographique et de l’informatique.

1996, My boy friend came back from the war, de Olia Lialina .
http://www.teleportacia.org/war/
Elle propose un récit romantique sur fond de guerre. Elle utilise pour le présenter un programme qui divise la fenêtre en plusieurs parties. Sur fond noir apparaissent des images et du texte cliquables. On découvre donc cette histoire par notre action sur la page Web que l’on découvre simultanément. L’utilisateur s’inscrit à part entière dans le processus de création.

Cette facilité d’introduction d’Internet, en Russie et dans les pays de l’Est, s’est faite notamment grâce aux changements politiques ayant eu lieu à l’époque. Le rapport aux nouveaux médias est cependant quelque peu différent dans cette partie de l’Europe puisque ceux-ci n’ont pas été introduits dans un contexte économique ou universitaire interne.

Les premières créations de Net Art

Deuxième vague d’artistes : construction des grands principes

En corollaire à ces premières caractéristiques, se trouvent à l’origine des créations Web, un rejet marqué pour l’art traditionnel et conservateur ainsi qu’une certaine réflexivité vis-à vis de l’outil Internet en perpétuel évolution technique et donc dénominative. (Le vocabulaire et les termes lié aux standards Internet suivent cette évolution et changent donc constamment).

Au commencement du Net art était le Net…. La réflexivité

En effet, au départ le Net art est un art porté par les spécificités  technologies, économiques et sociales de son médium qu’est l’Internet. Ses principaux outils sont le mailing, les logiciels, le Web. Ce « support » est en constante évolution, ce qui à pour conséquence de rendre son art quelque peu éphémère et difficilement contrôlable. On constate dans sa pratique et son développement une volonté affichée d’avoir un geste artistique qui exploiterait ces caractéristiques de l’Internet.

1993, Handshake réalisé par les Allemands Joachim Blank, Karl Heiz Jeron, Barbara Aselmeir et Harmin Haase.  (dont le site n’est plus actif)
Cette page Web, de conception relativement simple, présente des images regroupées en plusieurs catégories que les utilisateurs alimentent. Les créateurs font figures, avec leur site, de précurseurs des futurs plateformes d’art en ligne.

Chez certains cela s’exprime dans des œuvres exploitant le protocole et les codes d’Internet et n’existant par ailleurs que par leur mise en ligne sur le réseau. Proche du minimalisme, ces créations mettent l’accent sur le processus créatif plutôt que le résultat.

1996 Link X de A. Shulgin
http://basis.desk.nl/~you/linkx/
Cette œuvre regroupe des noms de domaines, adresses IP et URL , par thèmes et par nom. Chaque nom d’une liste est un lien hypertexte qui renvoie à un site. Cet acte anodin de classement permet de mettre en avant des connections assez surprenantes sur les résultats que peuvent donner des recherches basées sur un seul mot.

1996, _readme.html de Heath Bunting est une référence au titre des guides d’utilisations des logiciels.
http://www.irational.org/heath/_readme.html
On découvre sur cette page un article sur la  vie et le parcours de Bunting dans lequel chaque mot (ou presque) est un lien hypertexte renvoyant à un site commercial.

Ces deux œuvres reposent sur le protocole d’organisation des fichiers en domaines et en URL.
À côté des contenus discursifs, on retrouve également une certaine tendance à l’abstraction technologique. L’un des meilleurs exemple de ce mouvement est certainement Jodi.Org. Cette dénomination désigne à la fois le nom d’une adresse Web et le pseudonyme des artistes (contraction du Jo de Joan Heemskerk et du Di de Dirk Paesmans).

1995, http://wwwwwwwww.jodi.org/ de Jodi .org.
Interface en ligne proposant la représentation des protocoles, des codes et des systèmes opérationnels. Il renverse ici le processus de programmation et d’affichage d’une page web à partir du code source html. Il suffit de renverser ce code qui apparaît de façon pictural et abstraite pour voir apparaître une image ou un schéma scientifique (celui de la Bombe H notamment).

Outre la réflexivité et la réflexion autour des protocoles Internet rendus signifiants par et pour la création, on accède ici déjà à une certaine forme d’interactivité.

Un mode documentaire

La page html est particulièrement bien adaptée au mode documentaire. Elle permet d’indexer des données et des documents sur un même sujet. La page Web en tant qu’œuvre qui compile des informations sur un thème et l’artiste qui en est à l’origine se substitue ainsi respectivement à l’espace d’exposition et à son commissaire.

1995, The Hiroshima project de Akke Wagenaar (NL)
http://90.146.8.18/festival1995/catalog/wagenaar.html
(plus de liens vers l’œuvre, donc voici un article)
Cette œuvre présentée à Ars Electronica en 1995, compile toutes les informations, médias, images sur ce tragique événement. Les données et témoignages rassemblées apparurent bien souvent contradictoires.

Une oeuvre semblable fut mise sur pied par Joy Garnett à partir de 1997, The Bomb project, dont le site Web fut lancé en 2000.
http://www.firstpulseprojects.net/bombproject/Index.html

Cette catégorie d’œuvres qui expriment en partie le désir de l’époque de découvrir de nouveaux espaces (tant virtuel que réel via le Net), fait également référence au flot constant d’informations auquel nous soumet Internet aujourd’hui.

Activisme, Hackisme

Fin des années 90, apparu une série de démarches et d’actions subversives sur le Net et cela en opposition  au contenu consumériste et apolitique dominant sur Internet.
Il s’agit donc d’un mouvement général qui s’empare des outils issus des mass média et plus particulièrement des codes d’Internet (esthétique, anonymat, …) pour en faire la critique et faire passer un message sur le médium.

→ En exemple « Net.art per se », 1996 une œuvre de Vuk Cosic.
Cet artiste militant yougoslave, présente son premier projet en 1996. Il s’agit d’un faux site commémorant une pseudo conférence sur le Net Art. Pour donner du crédit à cela, il exploite une réplique du site Internet de CNN.

Ces projets de détournement de sites Web (souvent de grandes entreprises) sont rassemblés sous une pratique qualifiée de « hackisme ».

Dénomination du mouvement  : naissance et mort :

Net. art est néologisme issu de la contraction entre l’art et la communication, terme trouvé par Vuk Cosic.

Ce terme est aujourd’hui synonyme de l’ensemble des premières créations et essais produits au cours des années 90 que nous venons de parcourir.

Mais ce phénomène  ne s’arrête pas là et d’autres filiations sont nées de ces premières expériences des artistes pionniers du Net art. Ainsi existent aussi des mouvements tels que le Cyber-féminisme, un réseau qui développe des questions d’ordre politique, sociale et de genre (la femme et la sexualisation en particulier) en rapport aux nouvelles technologies. Les mouvements liés à la critique des esthétiques commerciales sur Internet, les phénomènes de téléprésence…
(voir typologie du net art)

Les dates, œuvres et noms importants du net art en résumé

http://www.technart.fr/NetArtHistory/ (de 1994 à 2009)